L’interpolation est le levier de productivité le plus puissant de l’annotation vidéo, et le plus régulièrement mal employé. Son principe est simple : annoter certaines images et laisser calculer les positions intermédiaires. Ses conditions de validité le sont moins.
Cet article expose quand elle fonctionne, quand elle échoue et comment la contrôler. Il prolonge l’article consacré au tracking d’objets.
Le principe et sa condition
Ce raisonnement fonde la méthode la plus employée en annotation vidéo. Il porte une hypothèse forte. Entre deux images annotées, la position d’un objet est calculée en supposant un déplacement régulier. Trois conséquences en découlent directement. Le gain croît avec l’intervalle, une image annotée toutes les dix produisant dix fois moins de travail manuel. L’erreur croît avec l’écart au mouvement supposé, un objet accélérant ou changeant de direction s’écartant de la trajectoire calculée. Et la validité dépend du contenu et non de la durée, un intervalle acceptable dans une scène lente ne l’étant pas dans une scène rapide. Une conséquence pratique importante en découle. Cette troisième propriété interdit de fixer un intervalle unique pour un projet d’annotation vidéo, la même valeur produisant un résultat exact sur une séquence et inutilisable sur une autre.Ce qui rompt l’interpolation
Cinq événements invalident le calcul. Chacun impose une image annotée. Le changement de direction, une trajectoire calculée en ligne droite manquant entièrement un virage. Le changement de vitesse, une accélération ou un arrêt décalant toutes les positions intermédiaires. Le changement d’échelle, un objet s’approchant rapidement voyant sa taille varier de façon non linéaire. Le début et la fin d’une occlusion, moments où la position observable cesse ou reprend. Et le changement de plan, une coupe rendant tout calcul entre les deux images sans objet. Une observation importante en découle. Ces cinq événements définissent les images à annoter obligatoirement, ce qui déplace la question de l’intervalle vers celle des points de rupture, formulation nettement plus opérante.Placer les images clés
Deux stratégies coexistent en annotation vidéo. Elles ne produisent pas le même résultat. Le pas fixe annote une image sur un nombre constant, méthode simple à organiser qui gaspille de l’effort sur les segments réguliers et manque les ruptures. Le placement adaptatif annote aux points de rupture et espace ailleurs, méthode qui produit un meilleur résultat pour un volume inférieur et demande à l’annotateur de repérer ces points. Une conséquence pratique s’ensuit pour un projet d’annotation vidéo. La seconde stratégie suppose un parcours préalable de la séquence pour identifier les ruptures, opération rapide qui conditionne tout le gain et que le pas fixe évite au prix d’un résultat inférieur.Les modes de calcul
Trois méthodes produisent les positions intermédiaires. Leur adéquation dépend du mouvement observé. L’interpolation linéaire suppose un déplacement à vitesse constante en ligne droite, hypothèse suffisante sur des intervalles courts et fausse sur des trajectoires courbes. L’interpolation par courbe lisse les changements de direction, ce qui convient aux mouvements continus et introduit des oscillations sur les trajectoires anguleuses. Et l’interpolation guidée par un modèle de suivi utilise le contenu des images intermédiaires plutôt qu’un calcul géométrique, méthode qui s’adapte au mouvement réel et introduit ses propres erreurs. Une observation en découle. La première méthode reste la plus employée et la plus prévisible, sa défaillance étant compréhensible et localisable, ce qui compte davantage qu’une précision supérieure dont les erreurs seraient plus difficiles à diagnostiquer.Ce que l’interpolation ne calcule pas
Quatre éléments échappent au calcul en annotation vidéo. Ils demandent une décision explicite. L’apparition et la disparition d’un objet, événements discrets qu’aucune interpolation ne produit. Le changement de classe, un attribut catégoriel ne s’interpolant pas. Les attributs booléens, occlusion ou troncature, dont la valeur intermédiaire n’a pas de sens. Et l’identité, qui se propage plutôt qu’elle ne se calcule et dont la propagation reconduit une erreur éventuelle. Une conséquence pratique importante en découle. Le troisième point produit un défaut fréquent, un attribut d’occlusion renseigné aux images clés étant reporté mécaniquement sur les intermédiaires alors qu’il change entre-temps, ce qui rend cet attribut peu fiable dans un corpus interpolé sans contrôle spécifique.Mesurer ce que l’interpolation coûte en précision
Une méthode simple quantifie cette perte. Elle se conduit sur un échantillon. Le principe consiste à annoter exhaustivement une courte séquence puis à comparer avec le résultat interpolé à différents intervalles. Trois informations exploitables en découlent. L’écart moyen de position par intervalle, qui montre à partir de quelle valeur la précision devient insuffisante. La distribution de cet écart, une moyenne acceptable pouvant masquer des écarts importants sur les segments rapides. Et l’identification des segments où l’écart explose, qui révèle les types de mouvement demandant un placement adaptatif. Une observation importante en découle pour un projet d’annotation vidéo. Cette mesure occupe une journée et elle remplace un choix d’intervalle arbitraire par une valeur justifiée, ce qui la rend disproportionnellement rentable au regard de son coût.Repérer les ruptures en pratique
Quatre méthodes identifient les points à annoter et leur coût diffère. Le parcours visuel accéléré, qui repère les changements de direction et les coupes en une fraction de la durée réelle. La détection automatique de changement de plan, opération fiable et peu coûteuse dont le résultat se vérifie rapidement. L’analyse du mouvement global, qui signale les segments où la scène change rapidement sans identifier les objets. Et le repérage par l’écart d’interpolation, qui consiste à calculer d’abord puis à annoter là où le résultat s’écarte visiblement. Une observation en découle pour un projet d’annotation vidéo. La quatrième méthode inverse l’ordre habituel et elle est la plus économique, un premier calcul grossier localisant les zones problématiques mieux qu’un parcours a priori.Le gain réel
Quatre facteurs modulent l’économie en annotation vidéo. Elle est inférieure à ce que le rapport d’intervalle laisse attendre. Le repérage des ruptures, qui demande un parcours de la séquence non compté dans le nombre d’images annotées. La vérification du résultat interpolé, sans laquelle le gain se paie en défauts non détectés. La correction des segments mal calculés, qui ramène une part des images vers un traitement manuel. Et le traitement des attributs non interpolables, qui reste à la charge de l’annotateur sur toute la séquence lorsqu’ils sont exigés. Une conséquence pratique s’ensuit. Le gain observé reste substantiel et il se situe nettement en deçà du rapport d’intervalle brut, écart qui doit figurer dans un chiffrage plutôt que produire une promesse intenable.Contrôler un corpus interpolé
Quatre vérifications détectent les défauts propres à cette méthode d’annotation vidéo. L’examen des images situées au milieu des intervalles, positions les plus éloignées d’une observation et donc les plus susceptibles d’être fausses. La détection des trajectoires anormalement rectilignes, signature d’une interpolation sur un intervalle trop long. Le contrôle des variations de taille, une évolution parfaitement linéaire signalant un calcul plutôt qu’une observation. Et la vérification des attributs sur les intermédiaires, dont le report mécanique constitue le défaut le plus fréquent. Une observation en découle pour un projet d’annotation vidéo. La première vérification suffit à détecter l’essentiel des intervalles mal dimensionnés, elle s’automatise en échantillonnant systématiquement le milieu de chaque intervalle, et elle coûte une fraction d’un contrôle réparti uniformément.Quand ne pas interpoler
Quatre situations rendent la méthode contre-productive. Les mouvements erratiques, où le nombre de ruptures approche celui des images et où le repérage coûte davantage que l’annotation directe. Les objets déformables, dont le contour change indépendamment du déplacement et qu’un calcul de position ne suit pas. La segmentation par masque, où l’interpolation d’un contour produit des formes intermédiaires souvent inacceptables. Et les cadences déjà très réduites, où l’intervalle entre deux images annotées est tel que l’hypothèse de régularité ne tient plus. Cette troisième situation mérite d’être soulignée. Elle signifie que le gain de l’interpolation décroît fortement lorsque la géométrie d’annotation se complexifie, et qu’un projet de segmentation vidéo ne bénéficie pas de l’économie qu’un projet de boîtes englobantes obtient.L’articulation avec le suivi assisté
Ces deux méthodes se ressemblent. Il vaut mieux les distinguer. L’interpolation calcule des positions sans regarder les images intermédiaires, opération géométrique dont le comportement est entièrement prévisible. Le suivi assisté analyse ces images pour estimer la position, opération qui s’adapte au mouvement réel et dont les erreurs sont moins prévisibles. Trois différences pratiques en découlent. L’interpolation ne demande aucun modèle et fonctionne sur n’importe quelle séquence. Le suivi assisté produit un meilleur résultat sur les mouvements complexes et un résultat imprévisible sur les configurations qu’il maîtrise mal. Et leur combinaison est possible, le suivi produisant une proposition que l’annotateur corrige aux points de rupture identifiés. Une conséquence pratique en découle. Cette combinaison constitue le mode de travail le plus efficace en annotation vidéo, et elle suppose un outillage qui expose les deux mécanismes plutôt qu’un seul.Ce que l’interpolation change au format
Trois exigences documentaires accompagnent un corpus interpolé. La distinction entre position observée et position calculée, information que la plupart des formats ne portent pas nativement et qui conditionne toute évaluation. L’intervalle employé, qui permet à un exploitant de savoir à quelle densité d’observation il a affaire. Et la méthode de calcul retenue, sans laquelle un résultat n’est pas reproductible. Une observation importante en découle. La première exigence est la plus souvent omise et la plus conséquente, un jeu d’évaluation contenant des positions calculées mesurant la conformité à une interpolation plutôt qu’à la réalité, ce qui invalide silencieusement toute comparaison de modèles.Aborder l’interpolation dans un projet
Cinq questions cadrent cette décision et elles se posent avant la production. Quelle géométrie d’annotation. Une segmentation par masque bénéficie peu de cette méthode. Quelle est la dynamique des scènes. Cette réponse détermine si un pas fixe suffit ou si un placement adaptatif s’impose. L’écart toléré a-t-il été mesuré. Une valeur d’intervalle non justifiée par une mesure est arbitraire. Des attributs variables sont-ils exigés. Leur présence réduit fortement le gain attendu. Et le corpus d’évaluation contiendra-t-il des positions calculées. Une réponse positive fausse toute mesure. Ces cinq réponses déterminent le gain réel et la validité du résultat. Les poser avant de commencer évite la situation la plus courante, un corpus dont l’économie apparente se paie en imprécision non mesurée.Ce que ce chapitre enseigne
Une observation transversale mérite de clore cet examen. L’interpolation échange de la précision contre du volume, et cet échange doit être mesuré plutôt que supposé. Trois constats la composent. Le gain est réel et systématiquement surestimé, le repérage, la vérification et la correction consommant une part de l’économie annoncée. La perte de précision est mesurable en une journée et elle est rarement mesurée, ce qui fait que la plupart des projets choisissent un intervalle sans savoir ce qu’il coûte. Et une position calculée présente dans un jeu d’évaluation invalide la mesure, défaut invisible qui fausse une comparaison de modèles sans qu’aucun signal ne l’indique. Ce constat rejoint celui que les séries précédentes ont établi à propos des outils d’assistance : ils accélèrent le travail facile et laissent le travail difficile intact, ce qui rend leur apport réel et leur effet sur le coût total plus modeste qu’annoncé.Les erreurs les plus fréquentes
- Fixer un intervalle unique pour toutes les séquences d’un projet.
- Choisir cet intervalle sans avoir mesuré l’écart qu’il produit.
- Ne pas annoter obligatoirement les points de rupture de trajectoire.
- Reporter mécaniquement les attributs booléens sur les images intermédiaires.
- Interpoler à travers un changement de plan.
- Appliquer l’interpolation à une segmentation par masque sans vérifier le résultat.
- Promettre un gain égal au rapport d’intervalle.
- Contrôler uniformément plutôt qu’au milieu des intervalles.
- Ne pas distinguer position observée et position calculée dans le format livré.
- Constituer un jeu d’évaluation contenant des positions interpolées.